Voilà maintenant 2 semaines (au moment où je commence la rédaction) que je suis rentré des Alpes Italiennes… 2 semaines et un temps de réadaptation à la vie de tous les jours…

 

Introduction :

Il n’était pas facile de prendre rapidement la plume tant cette aventure était un condensé d’émotions et de paysages grandioses  qui se télescopent dans la tête, heure après heure tous les ressentis et toutes les images se sont entassées dans ma boîte crânienne, sans prendre le temps d’y intégrer un tri temporel… impression étrange de tout stocker en bordel…t

Bref, vous allez au-devant d’une lecture que j’espère passionnante pour tenter de partager avec des mots tout ce que j’ai pu vivre et ressentir sur cette épreuve, mais qui va surtout être un peu longue (normal vu la durée de course en fait… J).

J’essaye de faire en sorte qu’elle soit le moins décousue possible et avec le moins d’approximation ou d’inexactitudes possibles… (enfin c’est ce que je trouve dans ma tête quoi)

Quand cette aventure a-t-elle commencé d’ailleurs ? …. Bien avant la course forcement, mais quand ? en y réfléchissant je dirais que le plantage de la graine date de mon retour de la Diagonale des Fous à la Réunion en octobre – novembre 2012, une expérience qui a changé mon regard sur moi-même et sur le monde, un partage incroyable avec la population de toute l’île, bref un véritable chemin initiatique. J’y avais compris que vivre ces émotions était un instantané de vie d’une puissance inimaginable, de celle qui donne du sens à sa propre vie et rend les éléments parasites tout de suite visibles. Je savais donc que je voulais revivre cela si mon corps me le permettais encore à l’avenir. De plus, j’avais appris l’existence de la course du Tor des Géants dans les semaines qui avaient suivi mon retour. Mais mon esprit avait immédiatement écarté cette idée face à sa démesure, en venant de boucler 170km avec 10000m de D+ en un peu plus de 61h, il était mentalement inconcevable de s’engager sur un parcours de haute montagne de 330km et 24000m de D+…

Enfin le germination de la graine date du tour de la CUB en janvier 2014, où j’ai rencontré des hommes et des femmes passionnés et généreux qui se lancent des défis autour de la course à pied tout en gardant une immense humilité qui m’a forgé un profond respect et a été le déclencheur. Ma décision était donc prise : je m’inscris à cette course, je la prépare de mon mieux avec une saison chargée d’épreuves difficiles, et surtout j’y adosse un projet avec l’association la Diagonale des Rêves qui organisait ce tour de la CUB pour récupérer autant que possible des fonds. Tout cela pour réaliser via l’association Aladin des rêves d’enfants malades et améliorer les conditions d’hospitalisation de ces mêmes enfants…. Cette cause me touche beaucoup car j’ai toujours été un grand rêveur… d’ailleurs la synergie est une évidence pour moi : réaliser mon rêve et essayer que cela soit utile pour que d’autres puissent réaliser le leur J

Avant course :

La préparation s’est bien passé toute la saison malgré la charge prévue (au final sur 2014, environ 1300 km à pied et 37000 m de D+, environ 4500km à vélo et 38000 m de D+), mais le mois d’aout prévu en repos a été un peu angoissant avec apparition d’un début d’aponévrosite plantaire sur une randonnée début aout.

Un petit footing de 20km sans aucune gêne une semaine avant la course après 5 semaines sans courir me rassure.

Me voilà donc à traverser la France vendredi 5 septembre. Une longue route (10h) agrémentée par de sympathiques rencontres de covoiturage, dont un coureur participant à l’épreuve Paolo, venant de Nouvelle Calédonie, récupéré à Lyon qui a déjà fini l’épreuve l’année passée, une dizaine de Diagonales des Fous au compteur, et m’en parle avec des étoiles plein les yeux… « tu vas voir c’est extraordinaire, ya pas d’autre course comme celle-là,… tous les villages sont présents, les gens sont adorables…. C’est le seul ultra de ma vie où j’ai pris du poids pendant tellement on mange des produits délicieux de la montagne… ».

Arrivé à Courmayeur, j’aide Paolo à trouver un hébergement pas trop cher dans le Val Ferret (5-6km de Courmayeur). Puis on mange un délicieux repas local (polenta rôtie et vin rouge du coin). Je file ensuite au camping du Val Ferret que j’avais réservé pour planter ma tente vers 1600m d’altitude, il fait un peu froid (environ 8 degrés).

Après une bonne nuit de sommeil, je reste un peu lire dans mon duvet un livre qu’une personne qui m’est chère m’a offert quelques jours avant mon départ « Vivre pour se sentir vivant » de l’aventurier espagnol Albert Bosch. Cette lecture me marque car les mots résonnent profondément en moi, notamment quand il explique la notion de risque et les motivations qui poussent un homme à se lancer des défis qui paraissent invraisemblables pour les autres.

Je n’ai pas le temps de finir le livre car il me faut aller passer les tests scientifiques pour lesquels je me suis porté volontaire. L’équipe de chercheurs italiens est jeune et sympa. De plus le protocole de test sur tapis roulant plutôt facile à respecter (5 min à courir à 8km/h sur une pente à 10%, puis 5 min à courir à 6km/h sur une pente à 15%, puis 5 min à marcher à 4km/h sur une pente à 20% avec un masque à oxygène et toute une batterie de capteurs analysant ma locomotion).

J’ai un peu de temps à tuer en attendant la remise des dossards en début d’aprèm et tout en continuant un peu ma lecture au soleil en terrasse avec une petite bière, je propose à Eric Galéa de me rejoindre pour manger ensemble. Eric, je ne le connais pas. Il m’a contacté quelques jours avant la course par Facebook pour me dire qu’il serait sur la course et qu’on pourrait se retrouver là-bas… quelques courtes conversations virtuelles et j’ai pu constater qu’il pratique l’ultra depuis 10 bonnes années et a un palmarès long comme le bras. Il est accompagnateur en montagne et nos petits échanges étaient sympas… Le voilà qui arrive et en effet notre conversation prend une tournure vraiment plaisante, nous nous estimons spontanément. On mange à la terrasse d’un restaurant. Peu après notre arrivée s’installent à la table voisine les américains Anton Kuprika et Thimothy Olsen. Ce dernier venant participer. Nous discutons ensemble en anglais d’abord puis en français que parle couramment Thimothy (il a vécu quelques années en France). Un champion qui respire la simplicité, c’est vraiment sympa. Nous sommes tous les trois face à un mur d’inconnu…. Comment allons-nous gérer le sommeil est la principale question… Comment le corps va réagir à une telle durée d’effort revient aussi… Cette absence d’expérience a un côté grisant, un vrai parfum d’aventure. Nous sommes tous un peu inquiets et impatients à la fois de nous lancer à la rencontre de nous-même…

14h… on se dirige vers le centre olympique de Dolonne (2km de Courmayeur). La queue à la présentation du matériel obligatoire est interminable… 3h30 à piétiner, tout est vérifié de façon détaillé. On a le sentiment que l’épreuve a commencé avec Eric J…

Dans la file, je retrouve Charles Lajus, sympathique organisateur de l’UTPMA avec qui j’avais déjà discuté sur des courses par le passé. Je me retrouve également au milieu de 2 des 3 catalans qui viennent de réaliser en juillet l’enchainement (500 km et 65000m de D+) de tous les sommets à plus de 3000m des Pyrénées en seulement 25 jours et dont je suivais régulièrement la progression sur internet. Charles les connait et j’arrive à peu près à suivre leur conversation en espagnol… impression étrange d’être une fourmi qui pénètre dans un monde de géants, mais de géants accessibles et très humains.

Je discute un peu plus avec Charles, il a déjà fini en 2012 en 123h mais avait énormément souffert et frôlé plusieurs fois l’abandon (des médecins hésitaient même à lui interdire de repartir). Il vient pour finir en vivant mieux l’épreuve qu’il a trouvé tellement grandiose et magnifique… bien bien, ça s’annonce pas facile. Je me demande même un peu ce que je fous là. Enfin ça me rassure qu’Eric avec ses multiples UTMB et Diagonales des Fous n’en mène pas large non plus, je me sens moins seul. Mais j’ai vraiment l’impression d’être un bleu qui se pointe comme une fleur, « avec sa bite et son couteau » comme on dit…

Enfin je récupère mon dossard et mon sac qui va transiter de base de vie en base de vie. Je file me reposer un peu et finir de préparer mes affaires au camping. Là encore c’est l’interrogation… comment gérer ? qu’est-ce que je prévois dans le sac ? D’habitude sur un 160km, contrairement à la plupart des concurrents, je n’ai quasiment pas besoin des sacs de bases de vie en me contentant juste d’y mettre 3-4 gels ou barres, un tube de vaseline, une bande strap et une paire de chaussettes au cas où (je n’ai changé de chaussettes qu’une fois à la Diagonale)… oui mais là, je prévois quoi ? bon après réflexion (mais pas trop quand même), j’y balance un peu tout ce que l’idée m’a traversé d’emmener : 1 slip, 1 polaire, 3 paires de chaussettes, une vingtaine de gels (en plus des 4-5 dans le sac de course), 3 comprimés de doliprane (en plus des 2 dans le sac de course), 6 comprimés d’Immodium (en plus des 4 dans le sac de course, médicament contre la diarrhée), mon chargeur de téléphone, un gros tube de vaseline, de la crème hydratante pour la peau des pieds, quelques compeeds, des bandes straps, du sparadrap, une serviette et un gel douche.… advienne que pourra. Je redescend du camping vers Dolonne et retrouve au passage par hasard Paolo qui faisait du stop. Après avoir déposé le sac, je rejoins Eric pour la pasta party, précédée du brieffing,  avec tous les coureurs.

Outre les classiques consignes de sécurité et la présentation des sommités locales en italien, français et anglais, on insiste lourdement sur le caractère engagée de la course. C’est de la haute montagne et beaucoup de sentiers sont techniques. Bien bien, ça fait monter la pression. Puis en toute fin, on nous diffuse une vidéo qui nous explique que la course est partenaire d’une association qui mène des actions auprès de malades souffrant d’une maladie invalidante, pour leur faire partager des moments de sport… cette vidéo est très émouvante et je ne peux m’empêcher d’avoir les larmes aux yeux en la voyant et en constatant que 2 tables plus loin, des malades sont là dans leur fauteuil roulant et prendront le lendemain symboliquement le départ quelques minutes avant nous… leurs corps ont l’air si faible mais leur sourire sont si profonds, si francs… punaise, j’ai les émotions à fleur de peau !

Le lien vers cette très touchante vidéo : https://www.youtube.com/watch?v=7VcZ3Bqm8e0&feature=youtu.be

Enfin le briefing se clôt avec la musique « officielle » de l’édition, une chanson qui prend aussi les tripes, un hymne à la liberté… https://www.youtube.com/watch?v=nbgqdyN4-I4&app=desktop (rien que de ré-écouter cette musique me donne plusieurs semaines après des frissons…)

Bon bon bon, a notre table ronde on commence à discuter, 2 allemands (dont 1 accompagnateur) d’une quarantaine d’années, 2 américains (un couple) d’une trentaine d’années, 1 ukrainien d’une quarantaine d’année, 2 italiens (1 coureur d’une bonne cinquantaine d’année et son accompagnateur, je crois que c’était son neveu d’une vingtaine d’années), Eric et moi. On discute un peu, seul l’italien (dont j’ai oublié le prénom) a déjà participé et terminé l’édition 2013, tous les autres sont dans l’inconnu.  Il nous partage son expérience lui aussi avec des yeux pétillants d’émotion… il a dormi 11h sur sa course bouclé en 128h (donc 5 nuits dehors), un peu plus de 2h par nuit ça parait pas si mal sur le papier. Le repas est bon mais on doit redemander plusieurs plâtrées de pates avec Eric et l’italien car on a faim tous les 3. Les autres mangent très peu. Bah pas grave, je discute pas mal avec le serveur aussi qui parle bien français.

Il est l’heure de filer au lit, le départ le lendemain est à 10h, ça permet de ne pas se lever en pleine nuit. Je rejoins mon duvet bien chaud dans le val ferret et sombre bien vite dans un sommeil profond sans laisser le doute envahir mon esprit, mais non sans avoir envoyé un SMS à mes parents pour leur dire que je les aimais, ce qu’on se dit rarement assez souvent.

On a prévu d’essayer de partir ensemble avec Eric.

Dimanche 7, 8h10,… réveil en douceur dans la tente… 20min avant que le réveil ne sonne. Je me sens incroyablement détendu. J’en profite pour continuer un peu ma passionnante lecture, puis je plie toutes mes affaires et la tente dans le coffre de la voiture. Je descends tranquillement et me gare sur le grand parking du centre sportif de Dolonne à environ 1.5km du centre-ville de Courmayeur où la ligne de départ (et d’arrivée aussi d’ailleurs) se trouve. Je finis de m’habiller sur le parking. Le soleil me chauffe les joues malgré une température clémente (autour de 13-14 degrés). Je pars avec mon seul et unique sac de course (un petit décathlon 12 litres premier prix acheté pour mon premier trail un peu long en 2010 avec la CCC) sur lequel j’ai sanglé un sac poubelle contenant ce que je pense ne jamais utiliser mais dans le matériel obligatoire, les gros gants étanches et le collant chaud long.

Je suis prêt et me dirige en marchant lentement vers l’aire de départ comme d’autres coureurs. Nous convergeons vers l’arche. Je cherche Eric du regard, décide de rentrer dans le sas et de lui envoyer un SMS une fois dedans. Je bipe… je suis dans le sas, il doit être 9h30, le temps s’écoule lentement. Mon SMS n’a pas l’air de vouloir partir, bon tant pis, je me dis qu’on arrivera peut-être à se croiser sur les longues pauses prévisibles de la course. Les minutes s’écoulent, le sas se remplit. Un finisher de l’an dernier (reconnaissable à leur dossard violet foncé portant le numéro qui correspond à leur place d’arrivée) s’est déguisé avec un costume de Yeti violet. C’est rigolo, il dit à un autre coureur qu’il part avec ça et enlèvera le costume dans quelques kilomètres. Je ne discute avec personne, je suis déjà les yeux dans le vague… A voir sans regarder, perdu dans des pensées diffuses.

Les minutes continuent de s’écouler, le temps est ralenti. Enfin il ne reste plus qu’une grosse minute et la sono se met à cracher des watts. La musique nous porte toujours dans ces cas-là, mais je ne peux m’empêcher de repenser aux batoukanas au départ de la Diagonale à la Réunion ou de l’Andorra. Les percussions ont quelques chose de viscéral à ce moment-là, comme si elles entraient en résonance avec notre propre corps…. Ça y est le compte à rebours est lancé. Je filme ce départ comme je peux avec mon téléphone, le public est massé très nombreux. Pour 770 inscrits, nous sommes finalement 739 fous à prendre ce départ, 739 à avoir rendez-vous avec nous-mêmes….

Première section, Courmayeur – Valgrisenche (49km, 3996m D+) :

Nous partons sous des acclamations et une bronca énorme, pour autant contrairement à toutes les courses que j’ai fait (même des courses longues), je ne me fais pas doubler massivement sur ces premiers kilomètres. On dirait que tout le monde connait déjà son allure et part en conséquence… décidément cette course à quelque chose de diffèrent. Je pars donc sur mon petit rythme à trottiner en endurance autour de 9-10km/h en me faisant la réflexion que j’espère que je pourrais continuer à trottiner le plus longtemps possible sans me faire l’illusion que cela pourra durer 6 jours et 6 nuits.

En faux plat descendant, on quitte Courmayeur pour rejoindre le départ de la première ascension (col d’Arp, km 8, altitude 2571m). Ça bouchonne un peu au début du single mais on n’est pas à 5 minutes près. Il fait beau, pas trop chaud. Je suis heureux d’être là.

La montée se passe tranquillement sur un bon rythme de marche autour de 600-700m/h d’ascension. Puis ça bascule sur la descente à trottiner tranquillement quand la pente n’est pas trop forte, je veux ménager les muscles et les articulations. Me voilà rapidement à La Thuile km 18 à 13h50 (presque 4h de course). Il fait presque chaud.

Premier ravito où je prends déjà mon temps (presque 10min de pause) et bonne surprise, Eric me rejoins au bout de 200m après être reparti du ravito, je suis ravi de le retrouver. On repart donc ensemble en discutant. Un peu plus loin, la pente se raidissant plus fort, alors que je reste sur mon rythme d’ascension habituel, je le décroche inexorablement à la montée. Je me dis qu’on se regroupera sur le prochain ravito. Arrive le refuge Deffeyes au km 27 dans des paysages extraordinaires qui seront finalement monnaie courante sur ce parcours. L’horizon est rempli de glaciers spectaculaires. Je prends le temps à ce ravito en prenant ma première bière du parcours pour accompagner ma charcuterie et mon fromage de montagne. C’est délicieux… Je jette un œil en arrière et ne vois toujours pas Eric, je suis surpris de ne pas le voir. Tant pis, je vais continuer à mon rythme. Je re-remplis mon camel, prend un verre de Coca et repart. Des randonneurs de tous âges nous encouragent de nombreux « Bravi » et « Forza ». L’ascension est longue sur le papier mais j’ai les pensées qui vagabondent et le sourire aux lèvres, du coup sans même m’en rendre compte, j’ai grimpé ces pierriers qui me menaient au Passo Alto (2857m). Une nouvelle descente à trottiner où c’est possible et on réattaque rapidement une ascension tout en éboulis et aérienne avec des cordes fixes par moment menant au Col Crosatié (2829m). Le soleil baisse et le vent forcit beaucoup sur les crêtes exposées. J’ai un peu froid et suis le seul encore en tee-shirt, mais je choisis de ne pas m’arrêter pour me couvrir sur cette arête. La redescente est bien raide et aérienne aussi au début, puis redevient trottinable peu avant de passer à la stèle hommage au concurrent chinois décédé (mort de froid après avoir fait une chute) l’année passée. Je m’accorde 5 minutes pour prendre le temps de relire la version anglaise de cette bouleversante lettre qu’il avait envoyé avec son inscription. Elle est sur la stèle, en anglais, italien et chinois (lien anglais http://www.tordesgeants.it/sites/default/files/allegati-news/letter_from_yang_yuan.pdf). J’ai à nouveau les larmes aux yeux et promène mon regard autour de moi… La vue sur le lac de Fond en contrebas est magnifique, je ne peux m’empêcher de penser qu’il a eu un linceul grandiose et magnifique… et repart en trottinant dans cette fin d’après-midi.

Après la longue descente trottinée ou c’était possible, on attaque une section de montées-descentes enchainées, ça se passe tranquillement. Il y a pas mal de portions trottinables, la nuit tombe vers 20h-20h30 et je continue dans la lumière de la frontale. Je n’ai pas la perspective du coucher de soleil, mais les couleurs sont vraiment belles.

Me voilà finalement qui arrive à la première base de Vie dans le village de Valgrisenche dimanche à 22h16 (12h de course, Eric arrivera là une demi-heure plus tard). Physiquement tout va bien, rien ne tire et je ne me sens pas trop fatigué

J’ai décidé toutefois d’essayer de dormir 2h et je commence donc dès la récupération de mon sac de vie à l’entrée de ce qui est un grand hôtel par demander à avoir un endroit où dormir. On me conduit à une chambre où je m’allonge en slip sur un lit et me laisse aller. Le sommeil n’est pas là mais pas loin… La chambre est aussi utilisée par des coureurs pour se doucher et ça fait un va et vient de la porte qui claque et des gens qui parlent fort juste devant toutes les 2-3 minutes… le sommeil repart sans que j’arrive à dormir. Je reste quand même allongé 30-40 minutes avant de me relever. En rejoignant le restaurant pour un bon repas solide, je croise Eric qui est arrivé il y a peu et fait des petits soins aux pieds. On discute tranquillement, je prends 2 bières avec mon très bon repas, me remet un peu de vaseline sur le dessus des doigts de pied (le seul endroit que j’ai de sensible aux ampoules) et repart à 0h01 en même temps que l’italien avec qui j’avais mangé au brieffing et qui vient de dormir 2h30

Seconde section, Valgrisenche - Cogne (56km, 4141m D+) :

Je suis reparti pour ma première nuit et me retrouve rapidement seul (mon ami italien est plus rapide que moi, son allure de trottinage est sensiblement  plus rapide que moi et il me distance vite).

C’est la pleine lune et il est fantastique par moments de me mettre à marcher en éteignant ma frontale dans ce clair-obscur où les montagnes sont presque visibles comme de jour mais en dégradé de gris et de blanc sous un ciel constellé d’étoiles où la voie lactée est parfaitement visible… quel pied ! La nature est si belle, j’ai un immense sourire aux lèvres à progresser sur un bon rythme de marche dans cette longue ascension du Col Fenêtre (chaque ascension c’est de toute façon un tarif entre 1000 et 1500m de D+ à s’enquiller). J’ai plus de souvenir si la montée était difficile, je me souviens juste d’avoir eu froid et de m’être couvert avec ma veste de pluie coupe-vent. Par contre je me souviens très très bien du côté très impressionnant de la descente, le chemin qui serpente est très raide sur de la terre et des petits graviers et pas très engageant avec beaucoup de vide en dessous (heureusement passé sur terrain sec)… Bref il y a du gaz et je suis très content de pouvoir beaucoup m’appuyer sur mes bâtons sur cette descente exposée. Il y a une dizaine de lampes dans la descente devant moi. Aux 2/3 de cette descente, je retrouve Charles Lajus en train de se faire interviewer par une journaliste. Ah ah, je rigole en passant et lui donne rendez-vous au prochain ravito du village de Rhèmes. Quand la pente est devenue moins raide, c’est des champs de gros éboulis qu’on traverse… c’est pénible et impossible d’y courir, je prends le temps pour pas me foutre une cheville en l’air et finalement Charles me rattrape dans le dernier kilomètre avant le ravito. Nous arrivons ensemble à Rhèmes lundi à 4h16 (km 64, 18h de course, Eric y arrivera à 5h56). (On discute un peu, il me dit que le prochain col est très dur sur la fin en se raidissant très fort et me propose qu’on parte ensemble. Avec plaisir. On commence à discuter, il me raconte en détail sa course de 2012 où il avait beaucoup et vite couru jusqu’au 70-80km puis avais eu des problèmes avec des muscles ne répondant plus (crampes, douleurs….) et s’était trainé en marchant jusqu’à la fin avec beaucoup de souffrance. On discute et on partage des moments sympas, mais là encore dès que la pente se raidit, je le distance en gardant mon rythme. Je fais plusieurs pauses de plusieurs minutes du coup pour l’attendre. Je me sens pas terrible, j’ai un peu froid (j’ai gardé ma veste coupe-vent et j’ai ajouté mes sous-gants de soie, il doit faire presque zéro, l’eau du camel me parait glacée et me fait mal à passer dans la gorge). Mais surtout j’ai mal au ventre. Plus les heures avancent et plus j’ai  mal au ventre. Un moment alors que j’ai légèrement distancé Charles, ça en devient très douloureux et je dois sauter dans le bord du chemin pour me soulager une violente et longue diarrhée… Quelques lumières passent, je me dis que Charles me double. Je farfouille dans mon sac et prend 2 cachets d’Immodium (côté médicament, j’ai pris 2 dolipranes et 4 immodiums avec moi et j’ai laissé 2 dolipranes et 6 Immodiums dans le sac de vie) en priant pour que ce soit efficace. Je repars barbouillé… a peine 20 minutes plus tard, même opération d’arrêt et je reprends un immodium. L’eau glacé m’écœure tellement c’est douloureux, je ne mange ni ne boit plus rien… Je gamberge du coup tout en reprenant mon ascension… Non seulement je sais que je prends des gros coups de moins bien sur les sorties de nuit blanche et là ça va pas tarder. De plus il ne me reste plus qu’un comprimé d’anti diarrhée et il est illusoire de vouloir continuer 5 ou 6 jours à se vider sans pouvoir se soigner… Le spectre de l’abandon est dans ma tête, je pense à ceux que j’aime et ceux qui croient en moi pour me remettre le cerveau en ordre de marche. Je pense aussi aux enfants malades qui se battent courageusement contre leur maladie. J’ai un peu moins mal au ventre pendant 15 à 20 minutes et retrouve de l’optimisme, puis environ 15 minutes plus tard, je me remets une pause forcée toujours aussi douloureuse et je reprends donc mon dernier cachet… là je suis sans filet maintenant. Le ventre va finalement tenir sur les heures suivantes mais j’attrape comme pressenti un gros coup de moins bien sur l’heure de sortie de nuit. La dernière section du col se raidit fort, c’est que du pierrier pourri ou on avance de 3 pas et on recule de 2… Je suis obligé de m’arrêter plusieurs fois assis sur un rocher sans forces pour reprendre les quelques points de vie qui me permettent de me relever, poussé aussi par le froid, et pour continuer. J’avance en mode zombie une chape de sommeil sur les épaules…

Enfin les premiers lueurs de l’aube arrivent juste quand je rejoins le col d’Entrelor (3002m). Une longue pause au col me permet d’admirer un spectacle de premier matin du monde… La descente est tout aussi compliquée que la fin de la montée et il faut plusieurs kilomètres de pierrier avant de rejoindre une trace ou je recommence timidement à re- trottiner. Je suis content de mon regain de forme et j’espère que le bide va tenir (déjà au moins jusqu’à Cogne pour retrouver des médocs).

Au bout d’une longue descente plaisante, j’arrive au village ravito d’Eaux Rousses lundi à 9h25 (km79, 23h de course). Je commence par demander si je peux m’allonger, on m’autorise à prendre un lit picot 30min. Ça fait du bien d’être allongé pieds nus, mais le sommeil si fort dans la dernière heure d’ascension est bien parti. Je ressors manger, refaire le plein du camel eaux/coca pour caler le bide (et j’avais rien bu depuis plusieurs heures) et retrouve Charles Lajus. J’étais persuadé qu’il était loin devant moi mais en fait non, il était encore derrière moi. Bon j’ai pas dû perdre trop de temps finalement. Je lui raconte mes mésaventures gastriques et il m’apprend qu’il ne faut jamais boire directement de l’eau très froide, mais prendre 30s à 1min pour réchauffer la gorgée dans la bouche sinon on se détruit le bide. OK, je retiens ce conseil pour éviter le même déboire que la nuit précédente. Charles va s’allonger au moment où je veux repartir, non sans que j’ai mangé encore de la charcuterie, du fromage et 2 délicieuses soupes.

Cette longue pause et ce repas m’ont fait le plus grand bien, je repars regonflé à bloc, le bide apaisé et il fait presque chaud. Je sais que c’est un gros morceau devant moi avec le plus haut col du parcours. C’est bien de pouvoir le passer de jour car le froid est intense de nuit en haute montagne.

Peu après avoir quitté le ravito, je vois Paolo qui revient sur moi. Chouette, on discute. Il a déjà dormi 3h, moi rien. Il va donc beaucoup plus vite que moi… bon il court encore le marathon en moins de 3h (et est descendu jusqu’à 2h50), donc c’est un gros coureur. Par contre, il a beaucoup de mal à me suivre en montée et se met régulièrement à courir dans la montée pour me suivre, ce n’est vraiment pas un bon marcheur… je m’inquiète un peu pour lui « tu vas pas te cramer à faire ça ? » « non non, pas de souci », on fait quelques kilomètres ensemble comme ça, puis à la faveur d’un replat où on se remet à trottiner, il me laisse littéralement sur place… ah ouais, on fait pas le même sport visiblement. Bon ben, on se revoit à la bière à l’arrivée alors…

Je pense beaucoup, je suis seul avec moi-même une part importante du temps et du coup les échanges avec les autres concurrents sont riches de sens. Je trouve ça très agréable de se retrouver ainsi en plein dialogue intérieur, à réfléchir à ses projets, ses envies,  au sens de sa vie, à nos relations avec les autres. On s’extrait du court du temps effrené que nous impose la société moderne et ça fait un bien fou... Finalement c’est presqu’une forme de méditation, un exercice de pleine conscience …

Cette longue ascension se passe tranquillement, les paysages sont toujours aussi grandioses. Le sentier propre se termine et il fait maintenant très chaud pour attaquer là encore un bon pierrier. Je marche toujours d’un bon pas dans les montées et n’ai mal nulle part. De plus le bide ne donne plus de signes inquiétants (même s’il rouspète un peu de temps en temps) et j’ai pu recommencer à boire mon camel avec un mélange environ 1/3 d’eau et 2/3 de coca. J’étais parti avec des gels, j’en ai pris un dans la fin de l’Entrelor en tout et pour tout, je mange sur les ravitos et c’est tout. La fin du pierrier devient vraiment pénible sous le cagnard et il me faut faire 2 pauses dans les 300 derniers mètres d’ascension pour atteindre le col Losson (km 90, 3299m). C’est bien raide et l’on n’est pas loin d’y mettre les mains à plusieurs reprises. Une petite pause au sommet et là encore la redescente se fait sur un itinéraire très aérien avec beaucoup de vide à droite d’un sentier en balcon très étroit et certains passages en main courante…

Quand la pente se calme, je reprends mon trottinage et commence à sentir la désagréable sensation de pieds mâchés sur le dessous. Un peu plus bas, juste avant un refuge ravito, je m’arrête au bord d’une rivière à l’eau glacée pour y tremper mes pieds nus. Le froid est saisissant et délicieux pour les pieds un peu fatigués. Je repars avec des pieds presque neufs. J’arrive tranquillement en commençant à alterner trottinage et marche à la seconde base de vie de Cogne, lundi à 16h28 (km102, 30h de course, Eric arrivera à 19h58). Je n’ai toujours pas dormi, et je n’ai pas sommeil. Mon genou droit commence légèrement à me tirer.

Je décide de prendre une douche, changer de chaussettes et de slip, puis d’essayer de dormir. La douche chaude est délicieuse et m’enlève cette crasse de la transpiration avec la chaleur de la journée (j’ai beaucoup transpiré dans l’ascension du col Loson). Je vais tenter de m’allonger, c’est un grand gymnase rempli de lits picots. C’est beaucoup plus calme que la première base de vie, mais le sommeil ne vient pas. Je reste allongé environ 40 min à me reposer sans dormir avant de me relever.

Je préfère profiter de cette grosse base, après avoir encore une fois beaucoup mangé de salé et bu une bière, pour me faire masser les quadris et les mollets avant de repartir. C’est très bénéfique, les quadris commençant sérieusement à se durcir sur la fin de la descente avant la base de vie. Par prudence, je fais aussi poser un petit strap au genou droit qui me tire un peu. Je quitte la base de vie à lundi 19h02 sans avoir revu Eric (logique, il n’était pas encore arrivé)

 

Troisième section, Cogne - Donnas (44km, 3348m D+) :

Cette nouvelle section est annoncée comme la plus facile (info de Paolo et de Charles) alors que la quatrième est la plus dure… C’est parti, une nouvelle course commence. Juste à la sortie de la ville avant de rejoindre le chemin, il y a un café qui a sorti un stand dans la rue. Le couple propriétaire offre un délicieux café italien maison corsé à tous les coureurs en discutant un large sourire aux lèvres en français ou anglais. Je prends 5 minutes pour savourer le moment. Puis j’avance sur un bon rythme de marche sur le début de cette nouvelle ascension. Il y a un refuge aux trois quart de l’ascension et un autre environ au tiers de la descente. Il faut absolument que je dorme dans la seconde nuit. Quelques temps après le départ de la base de vie, je sors un peu du chemin pour m’allonger (en me couvrant) dans l’herbe et voir si je m’endors… je reste 15-20min allongé mais le sommeil ne vient définitivement pas. Peu après être reparti sur le chemin, je me fais rattraper par une sympathique Australienne qui doit avoir mon âge, on discute en anglais. Elle ne me donne pas son prénom, disant juste qu’on la surnomme Gretel en référence au conte allemand. Son mari la suit sur la course, on se met à courir sur une allure que je trouve rapide et pourtant sans difficulté, c’était une bonne idée d’avoir les jambes massées par le kiné. On marche rapidement quand ça remonte et on rattrape une femme hongroise, Dona qui ne doit pas avoir 30 ans, avec qui elle avait discuté longuement sur la première nuit. Je me mets devant et fait le rythme, j’ai une patate énorme. La nuit tombe et on passe en mode frontale. On voit des éclairs impressionnants sur notre gauche… ça a l’air encore loin pour le moment. Je me fais la réflexion que je n’ai encore demandé aucun point météo (météo du départ disait beau dimanche, lundi et mardi, incertain ensuite). Tous les ravitos ayant un bulletin météo ré-actualisé toutes les 12h. Faudra que je me renseigne au prochain refuge… savoir un peu à quelle sauce, on va se faire manger. Je donne toujours un bon rythme à notre petit groupe de 3 puis 2 lorsque Dona la hongroise se fait distancer. J’essaye même un peu de jouer à la faire sauter en allumant un moment et je l’entends haleter derrière moi, mais elle tient dans ma roue. Sacré bout de femme (j’apprendrai plus tard qu’elle bouclera en 132h). Je ralentis et nous reprenons une conversation passionnante sur la vie dans son pays qu’elle m’incite à venir visiter. On arrive au refuge sous le col de la fenêtre de Champorcher. J’ai le sommeil qui vient un peu. Gretel n’a pas encore dormi mais choisi de repartir, je préfère manger et prendre un lit. Le refuge est bruyant avec un groupe électrogène qui vrombit. Je choisis d’avoir le lit pour 2h, durée maximum possible. Je trouve le sommeil et perd connaissance 15 à 30min mais me réveille en ayant plus du tout sommeil. Je rends le lit avant la fin et pars manger et demander la météo. Encore un délicieux plat de pâtes, du fromage et de la coppa. Concernant la météo, on m’annonce des gouttes possibles mardi, pluie mercredi, beau après. Bon ben je repars. Le col de la fenêtre Champorcher avec sa ligne très haute tension qui passe (c’est moche) par le col (2827m) est là rapidement, je rattaque en trottinant la descente et rapidement il commence à pleuvoir. Avec l’humidité, il fait froid. Je me couvre avec la veste de pluie d’abord, puis progressivement la pluie s’intensifie. Je passe en mode pluie complet avec le pantalon de pluie et les gros gants étanches que je sors du sac poubelle (et ne les y remettrai jamais les gardant la journée en bandoulière du sac. Force est de constater que je supporte très bien les gants. La pluie s’intensifie de plus en plus. Je repasse en marche seule avec le manque de visibilité dû aux trombes d’eau qui m’empêche d’y voir bien loin avec ma frontale. Le temps passe lentement sous ce déluge. Je finis enfin par arriver au refuge suivant. Et commence par manger puis demande encore 2h de lit. Je n’ai pas beaucoup sommeil et reste d’abord à tourner dans le lit puis je finis par perdre connaissance pour une grosse heure de sommeil. C’est la tenancière qui me réveille, je serais bien resté dormir plus en cette fin de seconde nuit, mais il faut repartir. Je prends un grand café, reremplis le camel toujours avec une majorité de coca et ressors. La pluie est redevenue fine. Je repars en trottinant, content d’avoir encore un peu de jambes après plus de 2 jours, un peu mal sur le dessous des pieds mais c’est pas si pire…

Je trottine un peu longuement et finis par me remettre à alterner marche et course sur les portions courables parce que ça tire vraiment les jambes de soutenir la course.

Me voilà rendu au village de Chardonnay, avec le jour qui va poindre et en même temps que la pluie s’arrête, mardi à 6h53 (km 130, 45h de course, Eric qui a fait moins de pauses arrivera à 8h55). Je suis heureux d’assister à nouveau au spectacle superbe du lever de soleil en montagne. Le moral est excellent, le genou strapé tient bon même si les 2 me tirent un peu. Je repars et tout absorbé à admirer les beautés des paysages, je prends une pelle en courant en me tordant la cheville gauche qui vrille vers l’intérieur… crotte, je râle… et m’arrête pour inspecter les dégâts… ça n’a pas l’air d’avoir bougé, un mouvement de rotation est un peu douloureux, mais rien ne bleuit ni ne gonfle… ok, donc une simple élongation, je fais un léger strap pour empêcher le mouvement douloureux et repart. En marchant ce n’est pas douloureux du tout, ça l’ai un peu en retentant de courir. Bon je ne suis plus très loin de la troisième base de vie, je vais marcher jusque-là bas.

J’arrive à Donnas mardi à 11h14 (km 149, 49h de course, Eric arrivera à 13h28) après une interminable traversée de cette grande ville. Je me rallonge 30min sans pouvoir dormir, me refait masser les quadris. Je me perce les 2 ampoules apparues sur le dessus des petits doigts de pied. Je reprends encore un super repas copieux de salade de riz et de pates arrosé de bière et d’un peu de vin rouge pour gouter tous les produits locaux. Je profite aussi de chaque base de vie pour remettre le téléphone à niveau de batterie, l’enlever du mode avion, lire et échanger quelques messages excellents pour le moral et poster des nouvelles de ma progression sur Facebook. Je remplace également le jeu de piles mortes par un jeu neuf.

Au moment où je repars à 13h01, mes ampoules percées me brulent, je refais 100m en arrière, je vais reprendre mon sac pour finalement y mettre 2 compeeds par-dessus les ampoules. A ce moment-là je vois arriver Charles Lajus visiblement très ému… Il me dit « Fredo, je dois rentrer en France de toute urgence, je suis obligé d’abandonner », je ne trouve rien de plus à répondre que « ah merde », et il me précise le drame personnel qui vient de le frapper… je reste sans pouvoir rien répondre. Puis, la voix vibrante d’émotion, ses yeux plantés dans les miens, il me dit « Promets-moi d’aller au bout pour moi ! ». Je lui serre fort la main et répond « Oui, je te le promets »… et je repars, bouleversé…

 

Quatrième section, Donnas - Gressonay (53km, 4107m D+) :

Voilà donc j’attaque ce que tout le monde m’a présenté comme le gros morceau du Tor, le juge de paix… cette quatrième section. Au moins 80% de la section à plus de 2000m d’altitude annoncé très technique…. Je m’attendais donc à quelque chose de difficile, j’étais encore loin de me douter à quel point.

Le début est trompeusement facile avec juste une très agréable bugne au milieu des vignobles sur treilles et des vergers chargés de fruits qui nous amène à Perloz et le pont Saint Martin (km 154), pont romain intact enjambant le tumultueux torrent Lys, datant du 1° siècle (le pont, pas le torrent suivez merde J) et construit pour aller envahir la gaule. Il est toujours debout malgré toutes les crues…. Quand les romains construisaient c’était du solide. De plus, il y a un très grand nombre de bougies le long du pont, ça doit être fabuleux d’y passer avec cet éclairage de nuit… mais là il faut jour et même très chaud, très lourd. Et comme c’était à prévoir, l’orage éclate… fort, ça dégouline. Très vite, je renfile la tenue pluie complète en haut et en bas et je monte d’un bon rythme de marche. J’ai chaud, j’ai très chaud. J’ai les lèvres brulées et je n’ai pas pris de stick. Je retrouve Dona la hongroise qui s’est arrêté à l’abri sous une petite avancée de cabane et espère que le flot va se tarir un peu… On échange quelques mots en anglais quand je passe, les sourires sont toujours rafraichissants et elle me prête son baume à lèvres qui apaise un peu la douleur des lèvres. Je continue à monter, la pente est vraiment raide et j’ai vraiment chaud… je vais continuer comme ça plusieurs heures jusqu’à arriver complètement séché au ravito de Sassa mardi à 17h23 (km 161, 55h de course, Eric passera à 19h30), le rythme de la pluie a un peu baissé avant le ravito. Je me pose au moins 20 à 30 minutes, assis sur un banc à grignoter et dégouliner de sueur. Je finis quand même par repartir avec l’envie d’atteindre le refuge Coda qui marque symboliquement la mi-course (km 166) avant la nuit. Je repars encore touché dans une pente très raide au début dans des alpages puis dans des rochers. Au bout de quelque temps, on arrive sur un belvédère d’où on aperçoit perché en face sur la crête qui s’enroule sur la gauche le refuge. Le tableau est superbe malgré le ciel toujours menaçant, mais la pluie s’est arrêté. Il fait maintenant froid avec la fatigue de la montée et un fort vent qui se lève, je n’ai pas quitté ma tenue complète de pluie et j’enfile les gros gants chauds étanches. Très vite en s’engageant sur la crête rocheuse, je suis happé par le brouillard qui surgit par le flanc droit, on y voit plus à 20 mètres, ça ralentit fortement la progression dans les éboulis et les passages rocheux à chercher les fanions. Je laisse beaucoup de jus… le brouillard est toujours aussi dense, mais s’y rajoute un crachin, puis une bruine, puis de la pluie, puis un violent orage avec des trombes d’eau comme je ne me souviens pas en avoir souvent vu. J’avance pas à pas sur cette crête toujours battue par le vent, le temps me parait infini et je commence à avoir froid avec tee-shirt+ veste coupe-vent…. Mais là, sans abri, pas question de m’arrêter pour passer une seconde couche, je dois continuer comme ça jusqu’au refuge qui finira par apparaitre peu avant la tombée de la nuit après un véritable chemin de croix.

Je rentre en grelottant dans ce refuge au bout de 57h30….57h30 pour cette première moitié de course, je ne peux m’empêcher de me dire que j’ai vraiment progressé depuis 2012 ou j’avais bouclé la diagonale à la Réunion sur un itinéraire un peu plus long certes (170km) mais sensiblement plus facile en 61h27… et m’amuse à calculer si je fais x2, ah ah bon ok j’arrête de déconner. Je demande pour dormir 2h. On me conduit dans un dortoir de 4 où je m’écroule instantanément après avoir fermé les yeux. Un bras me secoue… « C’est l’heure » le gardien vient de me réveiller. Je regarde mon tel. Merde seulement 1h, je le maudis et je réponds surement un peu sèchement « ben non j’avais dit 2h »… « ah pardon » …et je me laisse aller à fermer les yeux à nouveau mais un nouveau venu dans le dortoir ronfle comme un soufflet de forge et je ne parviens pas à me rendormir. Je reste avec le compteur bloqué à environ 2h30. Je reste quand même ma seconde heure allongé à me reposer et profiter d’avoir les pieds à l’air. Puis je me lève à nouveau et repars prendre un repas consistant. Je retrouve Eric qui arrive dans le refuge… L’idée de l’abandon ne m’effleure pas, mais j’ai sérieusement le moral dans les chaussettes à ce moment-là, j’ai laissé beaucoup de force dans la montée depuis Perloz sous cette météo et ce terrain d’enfer et on n’est qu’à mi-course. D’habitude sur les courses longues, je scrute beaucoup les regards aux ravitos et y lit facilement ceux qui sont brisés et ne repartent pas, là je n’en trouve pas et pourtant la fatigue qu’on lit sur les visages est sans commune mesure avec ce que j’ai déjà vu. Je me dis que je ne dois vraiment pas être beau à voir. Ça me fait vraiment du bien de reparler avec Eric. Puis il va dormir et je repars seul mais avec sensiblement plus le moral. En plus, la pluie a sensiblement diminué en intensité. Il fait nuit. Direction le prochain ravito à Lago Vergno.

Les sentiers sont toujours très techniques et je ne cours pas un hectomètre dans ses descentes mixtes de pentes raides et d’éboulis… des moments, c’est des sauts de rochers en rochers. La pluie fini par s’arrêter. C’est interminable, d’autant plus que de nombreux rochers sont de vraies savonnettes. Un moment mon pied part en avant et je me retrouve à chuter lourdement sur les fesses et le coude droit… je hurle dans la nuit, la douleur du coude me transperce… moment de panique, j’arrive malgré la douleur à plier le bras mais la main ne répond plus, tétanisée. Bon, je mets les 2 bâtons dans la main gauche et repart en redoublant de prudence et de lenteur et en ré-essayant périodiquement toutes les 2-3 minutes de renvoyer l’ordre à ma main droite de se fermer… je recommence à bouger les doigts au bout d’une dizaine de minutes mais suit toujours incapable d’avoir la moindre pression sur le bâton. Je n’arriverai à tenir à nouveau mon bâton qu’au bout de plus de 30min. Plus de peur que de mal, mais la progression est lentissime dans ce champs de mines.

Je sens à nouveau le sommeil arriver quand je vois enfin arriver le barrage du Lago Vergno où la salle est chauffée par un poêle à bois. Cette douce chaleur fait un bien incroyable au corps et à l’esprit après ce froid humide pénétrant au dehors. Je choisi de manger d’abord et reprends un second verre de vin rouge en plus d’une délicieuse assiette de pates et d’une minestrone cuisinées directement sur le poêle. Il y a un second poêle dans la pièce à côté ou je m’allonge sur un petit matelas, j’ai demandé à rester 1h, je me réveille au bout de 30m. Je me sens las et fatigué, mais je repars dans la nuit. Les itinéraires sont toujours autant techniques et les montées et descentes sont toutes plus usantes les unes que les autres… que c’est dur et qu’est-ce que je suis fatigué, pas si étonnant avec environ 3h de sommeil en 3 nuits. Les pierriers sont terribles et on enjambe rocher après rocher. Un moment, on arrive enfin sur un chemin un peu plus roulant (une route carrossable pour 4*4) qui va nous suivre un peu sur l’ascension du Col Marmontana. Je rattrape 2 concurrents, un chinois et un malaisien. Je commence à discuter avec eux, le chinois ne parle que chinois et la conversation en anglais parait sur-realiste avec le malaisien dans le monde fermé d’un cerveau embrumé de fatigue…

-        « Salut, tu t’appelles comment ? »

-        « Allan, et toi ? »

-        « Frederic »

-        Il passe environ 10minutes (sans exagérer) à arriver à prononcer mon prénom, il ne veut pas renoncer et me le redemande au moins 15 fois….

-        « Et ton amis s’appelle comment ? »

-        Il me sort un truc imprononçable que j’ai vaguement répété histoire de pas être totalement ridicule après les efforts qu’il vient de faire pour prononcer mon prénom…

-        « Il est chinois et ne parles que chinois »

-        « et toi tu es chinois ? »

-        « non, malaysien »

-        « kuala lumpur ?»

-        « eh tu connais, c’est rare ! oui je suis de là-bas. Et toi tu viens d’où ? »

-        « de France »

-        « C’est où la France ? »

-        Blanc déconcertant…

-        « ben en Europe, à l’ouest de l’Italie où nous sommes, il y a une frontière entre l’Italie et la France pas loin »

-        « ah ok, je vois »

-        « mais tu n’avais jamais entendu parler de la France ? »

-        « ben non »

-        « ah »

-        « et vous avez droit à combien de femmes en France ? »

Re-blanc surpris…

-        « heu ben une seule, pourquoi t’en a plusieurs toi ? »

-        « ben non, j’en ai qu’une. J’ai droit à plusieurs mais c’est déjà long à s’en occuper d’une »

-        « oui c’est sur… »

Je souris dans la nuit. Nous parlons un peu de nous, de nos vies, de nos envies. Il est curieux et me pose plein de questions sur comment se font certaines choses dans mon pays … Je trouve Allan vraiment sympathique et nous marchons naturellement d’un même pas en montée (et distançons d’ailleurs son ami chinois)

Nous arrivons au col de Marmontana (2350m), il me demande de faire des photos, veut me prendre aussi, et me fait écrire sur son portable mon nom complet pour me retrouver sur facebook. Nous commençons à nous sentir proche et échangeons même quelques éclats de rire, il me raconte son rêve de participer un jour au Spartathlon en Grèce, l’an prochain si tout va bien… Dans la redescente là encore tout en pierrier, nous rattrapons une concurrente qui avance au ralenti en s’éclairant avec son téléphone. Je lui demande si on peut l’aider. Elle me précise qu’elle a oublié de remettre des piles de rechanges à la dernière base de vie, je lui laisse mes piles de rechanges de ma frontale de secours et l’éclaire le temps qu’elle les installe dans sa lampe. Elle est croate et me remercie tellement que j’ai l’impression qu’elle va se mettre à genoux et me baiser les pieds… pourtant, ça me parait normal de se porter assistance.

Un petit ravito au bord d’un lac et je me pose un peu, Allan repart plus vite que moi, mais j’ai l’excellente surprise de voir arriver Eric. Je ne sais plus si nous avons verbalisé à ce moment-là notre intention de rester ensemble, mais dans mon souvenir à partir de là nous avons fait route commune et c’est devenu une évidence de se soutenir l’un l’autre.

Ce n’est encore que des pierriers affreux à traverser qui nous mènent au col suivant le col de la Vecchia (2184m, km 176) d’où un lever du jour grandiose est visible. J’ai attendu plusieurs fois Eric sur la montée. Au col, les bénévoles nous préviennent que la descente sur Niel est « compliquée » car avec de la boue… tiens on avait pas encore eu ça… bah je me dit que ça sera difficilement pire que tous ces interminables pierriers.

Comme chaque lever de jour, c’est la sensation de re-remplir le corps d’énergie et de repartir gonflé à bloc. Puis comme pas prévu, c’est l’enfer de la boue. Presqu’autant qu’à la Réunion en 2012 au cœur de la tempête tropicale. Je descends devant et me pète la gueule encore plusieurs fois, l’arrière de mon short doit être couleur boue unie à force de tomber sur le cul, les pieds en avant. C’est épuisant comme descente. Je commence à avoir le dessous des pieds biens mâchés et Eric me confirme avoir le même problème, mes 2 genoux me tirent aussi. C’est long, très long, très très long….

Enfin on arrive à Niel mercredi à 8h41 (km 187, 71h de course), on se pose assis pour engloutir 2 assiettes de pates chacun plus une minestrone, tout est cuisiné sur une énorme marmite sur le feu à côté du ravito. On prend bien le temps de souffler, les bénévoles nous confirment que nous venons de faire la partie la plus dure du parcours… vache, quel morceau en effet. Je suis content d’être avec Eric, j’ai le moral et même le sourire aux lèvres après avoir passé une nuit vraiment difficile. Nous repartons ensemble pour passer le col suivant. L’ascension se passe tranquillement dans un environnement mixte de prairies d’altitude et de rochers avec un environnement plus rochers

vers le col. Je distance un peu Eric sur la fin. 2 jeunes italiennes charmantes sont au col et s’époumonent à encourager les concurrents, on les entend de loin tant elles hurlent leur encouragements. Ça donne un joli sourire. Me voilà au col de Lasoney (2364m), j’attends Eric. Nous attaquons la descente dans des prairies très humides en lente descente. Le sommeil me rattrape très fort, je m’endors en marchant et manque m’étaler 2 fois en butant dans des pierres. la température est agréable et je suis envahi par la torpeur. J’annonce à Eric que je vais m’allonger 10min dans l’herbe pour une petite sieste à quelques mètres du chemin. Il me dit qu’il continue et qu’on se retrouve au prochain refuge de Loo qui doit être distant de 2km seulement. Je m’allonge et ferme les yeux, je ne dors pas mais flotte dans un état second. J’ai l’impression d’être sous l’effet d’une drogue, je flotte et je suis bien. Puis une décharge violente et complétement improbable d’adrénaline me traverse le corps… je rouvre brusquement les yeux très grands face au ciel bleu immense comme doivent vivre les drogués après un shoot (c’est l’idée que je m’en fait après avoir vu le film Trainspotting). J’ai l’impression de vivre des perception intenses, décuplés, de me sentir vivant comme jamais… Impression très étrange. Je me relève un peu courbaturé, regarde ma montre, et constate que seulement 5 minutes ont passées depuis que je me suis allongé. Je reprends ma route d’un bon pas, grisé. En repensant à tous les messages de soutien et d’encouragement que j’ai reçu. A tout ceux qui me suivent. Aux personnes que j’aime et qu’il me tarde de retrouver. Il faudra vraiment que j’écrive tout ça pour le partager avec eux. J’arrive au refuge et y rattrape Eric. Puis juste derrière  moi arrive Allan que je suis tout content de revoir. Le ravito est énorme, les bénévoles sont en plein barbecue et grillent des saucisses et des travers de bœuf. Il y a un hallucinant plateau de différents fromages artisanaux (au moins 10 différents, j’en goute au moins 5). Une grande bonbonne de 3 L de vin rouge qu’Allan hésite à gouter, donc je l’encourage et on prend un verre ensemble en trinquant à notre aventure, super moment. J’aperçois avant de partir qu’il y a même un vin pétillant du coin, bon ben je le goute aussi avant de repartir. Après l’enfer jusqu’à Niel, cette partie semble une féérie hors du temps…

Eric est reparti, je n’ai même pas le souvenir qu’il me l’ai dit. Je pars derrière lui avec Allan qui me distance rapidement en se remettant à courir alors que je reste en marche. Je rattrape Eric en 2-3 kilomètres de descente dans une forêt bucolique.

Nous arrivons ensemble à la nouvelle base de vie de Gressonney mercredi à 13h24 (km 201, 77h de course, 3 h de sommeil) et son immense gymnase servant de réfectoire, sa salle d’escalade servant de dortoir et les kinés dans les gradins. Je commence par aller voir les kinés pour un peu de massage et me faire strapper un releveur droit qui s’est mis à clignoter dans la fin de la descente précédente et mes 2 genoux pour empêcher mes rotules de se balader de gauche à droite C’est un syndrome habituel et douloureux chez moi qui apparait au bout de plus d’une centaine de km. Mais je sais par expérience qu’en tenant les rotules, la douleur disparait instantanément. Je reste au moins 45min au stand kiné, Eric bricole je sais pas trop quoi dans son sac pendant tout ce temps. Je me passe ensuite de la crème hydratante sous les pieds et vais m’allonger 30min sur un lit picot sans dormir mais pour me reposer. Pendant que Eric passe entre les mains des kinés qui lui pose un strap un peu étrange sur les genoux qui remontent sur les cuisses. On se retrouve pour remanger un bon repas avec une bonne bière (pour moi), puis nous reprenons le chemin mercredi à 15h25.

 

Cinquième section, Gressonay – Valtournanche (39km, 2601m D+) :

On ne se consulte pas, mais on repart en marchant sur les 2-3km plats et roulants suivants. Les jambes n’ont plus franchement envie de courir et on avance d’un bon rythme de marche. On longe un petit golf à droite (avec des filets pour éviter que les balles se sauvent) et une rivière à droite, ça fait franchement bizarre de trouver plusieurs kilomètres de plat. Ce sera effectivement la seule fois de tout le parcours. Puis le chemin s’élève dans des pentes herbeuses moyennement raides et on atteint rapidement le petit village de quelques maisons où se trouve le refuge tout confort d’Alpenzu (km 207), je reprends un délicieux café italien et remange de succulents morceaux de charcuterie. On repart et j’ai vraiment le moral et le sourire, pareil pour Eric. En plus l’arrêt a Gressonay a sensiblement diminué la douleur sous les pieds, que demander de plus ?

Nous continuons notre montée vers le col Pinter, ça serpente et c’est raide mais sur un chemin somme toute facile par rapport à la section précédente. Le ciel se couvre peu à peu, jusqu’à devenir de plus en plus noir et l’orage éclate juste au-dessus de nos têtes, en nous ayant laissé le temps de renfiler la tenue pluie complète. Des trombes d’eau d’abord puis carrément la grêle qui nous fouette. Un éclair tombe juste un peu plus haut à tout juste 200m de nous dans un vacarme de tous les diables. Nous continuons notre progression sous ce déluge désagréable en sachant à l’altimètre que le col n’est plus très loin. Nous atteignons le col Pinter (2776m) d’une manière complétement sur-réaliste avec les nuages qui s’arrête brutalement juste cinq mètres sous le col et l’autre versant complétement inondé de la lumière du jour couchant sans un seul nuage dans toute la vallée. Nous en restons sans voix tant le paysage est extraordinaire… Nous partageons beaucoup aussi dans nos silences avec des regards simples échangés.

Nous attaquons la descente en repérant à environ 5 km des maisons. Nous supposons que ce sera le prochain refuge. En fait le chemin part plus à gauche sur une alternance de chemins roulants et de pierriers faciles. Je force un peu le pas car je sens le sommeil qui commence à me rattraper et j’aimerais atteindre avant la nuit le refuge de Crest qui doit être notre prochain stop. Malgré mes efforts et à même m’entêter un peu comme une bourrique à continuer à marcher de nuit en ayant décidé comme lubie de ne pas vouloir allumer ma lampe, je finis par devoir faire les 2 derniers km à la frontale, la nuit étant noire dans ses chemins comportant quand même pas mal de pierres. Nous arrivons à un petit hameau d’une dizaine de maisons persuadés d’être arrivé au refuge Crest. Nous rentrons sur le parcours dans un restaurant. La tenancière nous reçoit tout sourire, il n’y a qu’un autre coureur dans la dizaine de tables de son établissement. Je commande une bière pression au comptoir que je savoure avec un grand plaisir. Elle nous annonce qu’elle nous propose une minestrone maison en entrée et un plat de pâtes avec parmesan en plat et qu’on peut prendre les petits gâteaux du buffet en dessert… c’est Byzance !!!

Le repas est délicieux, on a juste pris la liberté d’enlever les chaussures. On est aux anges avec Eric. Je me laisse tenter par une seconde bière pression, c’est divin. Entre temps 2 autres coureurs rentrent et un habitant du village. On demande à la patronne s’il est possible de dormir, elle nous répond « pas de problème, xx va vous conduire à une chambre », xx c’est le prénom de l’habitant entré entre temps mais que j’ai oublié. C’est un papy d’une soixantaine d’années bien trapu, un bon profil de montagnard. Il nous amène à un bâtiment mitoyen du restaurant et nous offre deux vrais lits dans une chambre double rustique avec un petit coin toilette/douche… Nous en restons bouche bée avec Eric. Bon j’utilise les toilettes et Eric la douche et 10 minutes plus tard nous nous étendons en slip sous une couette douillette en ayant mis le réveil à sonner 2h plus tard. On dort instantanément et le réveil sonne l’instant d’après alors que 2 heures se sont écoulées. Nos muscles sont un peu douloureux au réveil et nos pieds ont un peu gonflés mais nous avons rechargés les batteries et nous sentons d’attaque pour la suite. Ça me fait un total de 5h de sommeil au milieu de cette 4° nuit. Nous repartons et à peine 2 km plus loin, nous trouvons un autre village qui se trouve être le refuge crest où nous pointons tout surpris jeudi à 0h19 (km 216, 86h de course). Nous repartons aussitôt, non sans nous demander du coup si nous n’avons pas profité d’un ravito officieux 2 km plus tôt tellement ça parait incroyable. Nous mettons le cap sur le village suivant de Saint Jacques qu’il va nous falloir atteindre après un joli petit coup de cul un peu usant mais qui se passe bien et vite. Nous pointons donc à Saint Jacques jeudi à 2h27 (km 222, 88h de course).

Nous prenons un peu le temps à ce ravito mais n’avons pas sommeil, nous repartons avec l’objectif de rallier la prochaine base de vie en tout début de matinée. Eric se plaint de plus en plus de ses pieds douloureux qui ont gonflés. Nous remontons une rivière et le souffle de l’air humide commence à nous glacer malgré notre bon rythme de marche. La sensation s’intensifie au fur et à mesure que l’on monte. On commence à claquer des dents. On fait une pause pour passer toutes les couches que l’on a ou presque. Je suis en short avec mon sur pantalon étanche en bas et j’ai mis en haut mon tee-shirt + un vêtement technique manches longues + le coupe-vent et sur la tête le buff + un cache oreille en polaire. L’herbe autour de nous est cristallisé et brille dans la lumière de la frontale, il fait vraiment froid (surement proche de -10°C et avec en plus l’humidité de la rivière proche qui renforce cette sensation). Nous nous éloignons enfin de la rivière à l’approche du refuge du Grand Tourmalin vers 2500m. Nous entrons dans ce grand refuge, il doit être presque 5h du matin. Nous y retrouvons 2 amis d’Eric que nous recroiserons plus tard Tony et Christian qui s’apprêtent à repartir après avoir dormi. Nous mangeons, puis nous allons nous coucher pour 1h. Cette fois ci, je mets pas mal de temps à m’endormir et j’estime donc plutôt avoir dormi 30min sur l’heure prévue quand le réveil sonne. Un petit passage aux toilettes et nous repartons dans la nuit noire et glaciale non sans s’être à nouveau empaqueté complétement. Il fait vraiment froid, tout est glacé autour de nous et nous progressons lentement dans la fin de l’ascension rocheuse de ce col. Les premiers rayons du jours apparaissent quand nous sommes seulement 50m sous le col et nous laisse percevoir l’un des plus beaux panoramas du parcours en nous retournant… nous avons une vue imprenable sur tout le massif du Mont Rose et son immense glacier… nous en avons le souffle coupé, que ces paysages sont grandioses. Nous échangeons quelques mots avec nos souffles courts en rejetant de l’air glacé… nous sommes heureux. Peu après nous faisons à nouveau halte au col de Nanaz (2770m) et contemplons encore dans la lumière rougeoyante du jour le massif du Mont Rose qui porte bien son nom à ce moment-là… des larmes d’émotions me montent aux yeux.

On ne s’éternise pas , il doit bien faire -10, ça meule même bien couverts. On redescend dans des chemins plutôt trottinables mais les jambes ne veulent plus et notre rythme de marche a quand même sensiblement ralenti. La douleur sous les pieds revient progressivement au fur et à mesure de la descente. Après les rochers, nous rejoignons des prairies herbeuses entièrement gelées jusque vers 1800m d’altitude (pour dire que ça meulait bien 1000m plus haut…). Je soulage la douleur sous les pieds dans un abreuvoir 5 minutes puis nous reprenons notre descente sur la ville de Valtournanche maintenant bien visible en contrebas. Nous retentons de trottiner un peu, mais nous ne le faisons qu’à peine un kilomètre avec la douleur sous les pieds.

Sur les dernières centaines de dénivelés négatifs, le Cervin se laisse deviner mais jamais entièrement car la partie sommitale reste dans les nuages. La base de sa forme pyramidale élancée caractéristique est en tout cas impressionnante, on devine de loin une ascension difficile. Enfin nous arrivons à cette sixième base de vie de Valtournanche jeudi à 9h30 (km 236, 96h de course, 5h30 de sommeil). Nous prenons le temps d’un bon repas, où Eric se laisse tenter par une petite bière a force de me voir le faire, et de se détendre un peu les pieds (en remettant de la crème réparatrice aussi sur les pieds). Nous sommes fatigués et avançons de plus en plus lentement, mais toujours avec une forte détermination même si nous sommes dans l’inconnu « encore presque 100km… si on réfléchit, c’est juste énorme… bon ben on va pas réfléchir alors ». Nous repartons ensemble jeudi à 10h43

 

Sixième section, Valtournanche – Ollomont (44km, 2702m D+) :

On commence à sérieusement rentrer dans le dur avec une première montée raide. Mes genoux sont douloureux (mais ça reste supportable en allant doucement) mais ça me ralentit bien en montée surtout et les dessous de pieds d’Eric sont douloureux et je le vois régulièrement grimacer sur des appuis et ça le ralentit beaucoup en descente. Au moins on s’attend dans tous les cas en se limitant l’un l’autre.

Toutefois, il nous faut continuer à avancer… j’ai l’impression de revivre des passages de mon livre préféré « A marche forcée », tirée d’une histoire qui se veut réelle (mais sujet à controverse), quand des évadés du Goulag racontent dans un style d’écriture très direct (du genre où on souffre en marchant à leur côtés) leur traversée à pied de la Sibérie, puis de la Mongolie, de la Chine et de l’Himalaya pour arriver jusqu’en Inde…

Nous sommes fatigués et Eric reçoit un coup de fil de sa compagne (ils habitent pas ensemble)… ça vire à l’engueulade, notre fatigue doit en être responsable. J’accélère le pas pour ne pas entendre malgré moi leur conversation. Je m’arrête quelques kilomètres plus loin à un barrage où j’attends Eric qui arrive peu après. Le refuge Barmasse est juste après ce barrage avec une vue magnifique sur un lac glaciaire. Nous repassons vite au-dessus de 2000m pour ne plus en redescendre avant plus de 30km. Les portions sont là encore magnifiques, mais plus bucoliques et moins techniques avec beaucoup de chemins assez roulants (mais on a plus les jambes pour courir…) en une succession de petits cols alternant entre forets, prairies, flancs de montagnes et lacs d’altitude. Au loin derrière nous le Cervin reste avec son chapelet de nuages accrochés à son sommet. Dommage, il ne nous aura pas laissé le plaisir de le contempler. Avec Eric, notre objectif est d’avancer autant que possible sur les heures de jour car nous pressentons que la cinquième nuit sera déterminante et très dure.

La route est longue, un moment Eric veut se changer, je m’allonge dans l’herbe sur le bord du chemin, les jambes surélevées sur une pierre… micro sieste d’une minute max, il me réveille en me parlant. Successions de montées / descentes qui nous amènent à la Fenêtre de Tsan (km 245) dans un environnement minéral à 2738m où je retrouve un peu de jus et suis obligé d’attendre plus fréquemment Eric… un moment il me prend même une envie incontrôlable d’allumer dans une montée et me voilà dégoulinant en train de grimper comme un fou à 800- 900 m/h d’ascension sur un bon 150 – 200m de D+… c’est crétin et j’attends Eric à la ferme en haut de cette montée. J’avais besoin de ressentir mes muscles crier un peu sans doute. Nous sommes maintenant constamment à plus de 2500m d’altitude et dans une petite redescente, je suis tout surpris de croiser venant vers moi en sens inverse Oscar Perez, une de mes références du trail pour son personnage décalé, véritable poète des montagnes et de sa propre vie (redonnant pas exemple la prime gagnée en remportant la très difficile course de la ronda del cims à une association andoranne pour l’éducation des enfants pauvres…). Je m’arrête lorsqu’il arrive à ma hauteur et me fend d’un « Ola Oscar », il me rend un large sourire en passant. Il était au départ de la course qu’il a déjà gagné il y a 2-3 ans. J’apprendrais plus tard que blessé aux adducteurs, il a abandonné. Mais qu’il est partie faire des morceaux à contre sens pour encourager des amis catalans à lui sur la course. J’adore l’esprit de ce gars.

Une bonne remontée bien raide et nous voilà rendu au refuge suivant répondant au doux nom de Bivouac Reboulaz (km 252). Il fait sombre à l’intérieur mais le fromage et la charcuterie y sont aussi délicieuses qu’ailleurs. On ne s’éternise pas car il n’y a que 5 km pour le refuge suivant et on hésite encore avec Eric à essayer d’y dormir ou de pousser un peu plus loin. Ça passe assez vite dans un univers très minéral et la lumière du soleil qui descend. Je ne sens plus trop mes genoux, mais mes dessous de pieds recommencent à être très douloureux. Nous arrivons Jeudi à 18h40 au Refuge Cuney (km 257, 104h de course). Je me reprends un petit verre de rouge avec ma charcutaille et mon fromage, j’enlève mes chaussures. Eric me confirme que ses pieds aussi sont très douloureux (pas seulement le dessous comme moi), apparemment ses pieds commencent à avoir bien gonflés, c’est le début d’œdème de rétention d’eau. J’en suis pas là mais c’est bien douloureux quand même. On discute avec Eric, prochain refuge haut en altitude (presque 2700m) et dans seulement 6 km. Bon on tente d’aller y dormir. Au fur et à mesure de notre progression, la lumière et donc la température baisse. On se couvre du mieux qu’on peut avec l’arrivée de la nuit vers 20h, il fait déjà une température nettement en dessous de zéro. J’aperçois les lumières du refuge assez vite, j’ai légèrement distancé à nouveau Eric sur cette montée. Soudain en passant à côté d’un rocher allongé d’une cinquantaine de centimètres, il se transforme en chat noir bondissant toutes griffes dehors vers moi, je fais un bond de côté en poussant un cri dans la nuit et fixe à nouveau à distance la pierre qui n’a évidemment pas bougé…. Une onde de frisson parcourt lentement mon échine… ça y est, on y est. Les hallucinations dues au manque de sommeil commencent.

Je continue ma route et moins d’une demi-heure plus tard, mon regard est attiré sur la gauche où je vois distinctement dans la lueur de ma frontale sur un gros rocher un guépard musculeux me transpercer de ses yeux jaunes et bondir derrière le rocher d’à côté…. Là je reste scotché à nouveau parcouru d’un glacial frisson dans le dos…. Autant la pierre, je pouvais la regarder et voir de suite que c’était une hallucination, autant là puisque c’est né de rien et disparu du champ de vision, mon cerveau est obligé de rester en mode inquiet, limite panique. Je me répète « ya pas de panthère à 2700m bordel »  à voix haute pour entrer l’info dans mon cerveau qui refuse de l’y inclure et reprends ma marche, non sans me retourner de temps en temps avec une trouille incontrôlable. Enfin le refuge est là. Je rentre dans un tout petit refuge avec seulement un coin cuisine et le couple de gardien et une grande tablée de 8-10, les murs nous faisant dossier de chaise. Eric arrive 2 minutes après moi seulement et je suis déjà en train de manger ma première gamelle de pates arrosées d’un grand verre de rouge. Je lui raconte mes hallucinations et il me chambre un peu. Puis, il me dit qu’il a un sentiment extrêmement fort à fleur de peau d’être déjà passé aux endroits, je lui confirme pour avoir eu ça à la Réunion que c’est aussi des hallucinations. On reprend des pâtes, remange de la charcuterie délicieuse et demandons si c’est possible de dormir. Le gardien nous confirme qu’il y a une tente extérieure chauffée où nous pourrons dormir (le refuge à la base n’ayant que 8 places pour dormir). On lui promet de venir prendre le café avant de repartir. En effet, le gardien nous amène jusqu’à une tente 100m plus loin où il y a une soufflerie. Il doit faire prêt de 25 à 30 degrés sous la tente, ça tranche avec les -10 de dehors. Il précise qu’il est désolé que le thermostat est cassé et qu’on peut pas régler la température. Bon je me met en slip et me met la couverture aux genoux. Nous avons décidé avec Eric de rester dormir 1h. Je ne trouve pas le sommeil de suite et quelqu’un rentre en disant « non mais c’est pas possible, on pourra pas dormir avec une température pareille » (a priori Eric pense que c’était son ami Christian…). Croyant bien faire le gardien coupe donc la soufflerie et retourne au refuge en disant qu’il revient la mettre plus tard. La température chute vertigineusement et les autres qui sont restés un peu habillés et qui sont déjà endormis ne sont pas réveillés de suite, mais moi je n’ai pas le réflexe de chercher à me couvrir, je reste juste à m’enrouler dans ma couverture en slip dans une température qui approche de plus en plus les zéros degrés, voire les atteints. Je commence à claquer des dents et suis en début d’hypothermie. Je me dis que la seule solution est de repartir. Je me rhabille et Eric se réveille. Il a surement réussi à dormir 30min. Je lui dit en claquant des dents « faut qu’on se casse ». On se lève et on va boire non pas 1 mais 2 cafés brulants où l’on discute avec Philippo, sympathique italien du Val d’Aoste (j’apprendrais plus tard expatrié en Suède pour suivre sa compagne islandaise) qui souhaite repartir avec nous.

Il nous reste à peine 100m de D+ pour rejoindre le col de Vessonaz à 2788m, j’ai toujours très froid et attaque donc plein fer pour me réchauffer. Je laisse Philippo et Eric sur place, mais j’ai réussi à me réchauffer une fois au col malgré une température extérieure proche de -10. Nous attaquons une descente toute en lacets et Philippo est distancé… très distancé. On l’attends avec Eric, une fois, deux fois, trois fois… bon une décision s’impose malheureusement et je dis à Philippo que nous partons devant et espère que nous nous reverrons au prochain ravito au village d’Oyace au bout de cette longue descente. Cette descente est très longue mais se passera sans incident ni hallucination, mais laissera encore des traces sous nos dessous de pieds. Nous arrivons donc épuisés et avec des inflammations géantes à la place des pieds au village d’Oyace vendredi à 4h20 (km 271). On hésite, Eric veut dormir 30min, moi je penche pour 2h, je sens que je suis pas bien. Bon on décide de rester dormir 1h sur des matelas à même le sol et directement sous la lumière de la salle. Je m’endors très vite après cette traversée difficile et ce bivouac horrible, mais me réveille après seulement 30min avec la lumière et le bruit. On mange vite et on repart vite. Eric a retrouvé de l’énergie, moi non. Il voudrait rejoindre la dernière base de vie d’Ollomont vers 8-9h et nous avons 12km à parcourir. Les 2-3 premiers kilomètres dans la nuit montent efficaces mais se passent bien… puis peu à peu, je m’enfonce dans le brouillard dans ma tête. Mes pas se font plus hésitants, je suis couvert avec toutes mes affaires mais je commence à avoir froid. La sortie de nuit et le passage du col s’annonce vraiment très compliqués. Un moment une branche me fouette le visage et je pousse un cri de peur en bondissant sur le côté, j’ai distinctement vu un loup me sauter dessus… Eric est derrière moi, il m’encourage et sait qu’on ne peut pas s’arrêter sous peine de geler sur place et qu’on doit continuer. Vers le milieu de l’ascension, une tente avec un micro ravito est là. 2 bénévoles autour d’un feu. Je suis un zombie. Ça fait du bien d’être près du feu. J’articule péniblement que je dois dormir, même 15min. Ils m’indiquent de me mettre dans la tente où je m’enroule tout habillé dans 2 couvertures de survie. Il fait froid. Je ne m’endors pas, regarde le tel, 10minutes que je suis sans dormir dans cette tente et plouf, je m’effondre dans la seconde qui suit en échappant mon téléphone qui me réveille sur l’alarme programmée pour sonner 15m après mon entrée dans la tente. J’ai dormi 5 minutes, mais ça m’a déjà fait du bien. Je ressors et Tony et Christian arrivent eux aussi épuisés et prenne ma place dans la tente. Eric me dit qu’on repart, il a attendu auprès du feu avec les bénévoles. Je me sens beaucoup moins mal. Et heureusement car à peine 1 à 2 km plus loin, les rôles sont inversés et Eric bute sur les pierres, hagards, un filet de bave aux lèvres. Je me place derrière lui, l’encourage, le guide, lui annonce les pas à faire. Et nous arrivons ainsi dans un froid sibérien où tout est gelé autour de nous au col Brison (2492m) alors que le jour est en train de se lever. Eric veut s’allonger au sommet. Je lui dit OK, mais seulement 1min max. Je le chronomètre avec les yeux fermés en restant à côté de lui. Nous repartons et il va un peu mieux. Peut-être a-t-il réussi à dormir. Nous reprenons des forces avec l’arrivée du soleil, l’impression de sortie d’une nuit en enfer. D’ailleurs à Karl qui me demande des nouvelles, je ne trouve rien d’autre à dire que « une nuit en enfer » en approchant la base de vie. La descente est longue encore et nous progressons maintenant bien lentement, mais nous arrivons finalement vendredi vers 9h45 à la base d’Ollomont (km 283, 120h de course, 6h de sommeil). Eric rentre dans le bâtiment principal où du coup il bipe, moi je me dirige d’abord sur le stand podologue en tente extérieure pour faire soigner mes 2 ampoules sur le dessus de mes petits doigts de pied où j’ai bricolé une solution avec une petite compeed et du sparadrap et elles me brulent fortement maintenant et ont regonflés. Il me mettent de l’éosine dans les ampoules pour bruler et cicatriser l’intérieur, ça brule horriblement mais la sensation disparait vite et soigne bien. Ils me remettent ensuite 2 compeeds à moi avec un vrai bandage  par-dessus. Je n’ai plus mal du tout, c’est nickel. Je vais pointer ensuite (le fait qu’on ait pas pointé ensemble a fait s’inquiéter plusieurs personnes sur le suivi live). C’est un restaurant pour le repas où on a le choix entre une demi-douzaine de plats différents, j’en prends 2 différents avec des viandes (un au veau et un au bœuf). Les 2 sont  délicieux et accompagnés de 2 petites bières. Je discute un peu avec 2 grenoblois sympas. Je donne un peu signe de vie et d’avancement sur facebook. Eric arrive, il s’est aussi fait soigner les pieds. On tombe d’accord pour dormir 1 h avant de repartir. Les lits en chambre de 4 sont à l’étage et je sombre immédiatement et c’est mon tel qui me réveille 1h plus tard. En me réveillant mon pied droit (celui qui a un strap pour le releveur) devient vraiment douloureux dans la chaussure, il a visiblement gonflé pendant mon sommeil et c’est un début d’œdème …. Crotte, va falloir faire avec. Eric en a aux 2 pieds. Nous repartons sous un franc soleil à 11h51, convaincu que nous avons vécu le pire avec cette nuit et que notre matelas de 7h d’avance sur la barrière horaire (j’ai compté jusqu’à 13h d’avance) va nous permettre de nous trainer jusqu’à l’arrivée. On va prendre le temps car on avance plus bien vite maintenant, mais on va y arriver.

 

Septième section, Ollomont – Courmayeur (48km, 2880m D+) :

La septième section est plutôt facile sur le papier, mais nos corps (surtout nos pieds en fait) sont faits de souffrance… nos âmes sont fatigués… nous avançons de manière mécanique en attaquant l’ascension de cet avant dernier col du parcours. J’ai si mal aux pieds (surtout droit avec l’oedeme) malgré avoir desserrés autant que possible ma chaussure droite. Nos pas sont lourds. Je donne le rythme à la montée pour tirer Eric qui grimace derrière moi. Je suppose que mon regard est aussi intense que le sien. La détermination s’y lit profondément. Nous prenons petit à petit de l’altitude, le rythme n’est pas si ridicule après tout ce que nous venons de traverser, environ 500m D+/h. Le chemin est facile sous la douceur du soleil de cet après-midi. Nos échanges se réduisent, nous sommes appliqués à avancer le plus possible de jour. Nous espérons une arrivée au petit matin à Courmayeur avec une nuit incluant pas mal de repos. Assez rapidement nous apercevons le col Champollion, l’horizon est dégagé et le refuge 200 à 300m sous le col parfaitement visible de loin. Nous atteignons ainsi le refuge Champollion (km 293) et y prenons le temps d’une pause à enlever les chaussures un quart d’heure pour soulager un peu nos pieds. Nous repartons et avalons assez rapidement le D+ assez raide nous menant au col, Eric en pilote automatique dans mes pas sur la montée. Nous soufflons plusieurs minutes au col. La vue et superbe. Il nous reste une grosse trentaine de km pour l’arrivée… trois fois rien, mais la tâche parait encore immense. Nous matérialisons de plus en plus l’arrivée dans nos esprits, nous la touchons presque. Nous attaquons la descente sur une petite allure de marche. Le chemin est un peu raide au début et c’est à mon tour de me mettre en pilote automatique dans les pas d’Eric, mon cerveau peine à m’obéir… Les heures passent doucement, l’après-midi avance. Le chemin est facile mais nous sommes si fatigués. Nous arrivons à une petite ferme qui tient lieu de refuge et qui distribue ses produits, son propre pain, son propre fromage, sa propre coppa, la fermière d’une cinquantaine d’années est d’une gentillesse incroyable… Puisse ne jamais oublier la chaleur de tous ces sourires, les milliers de sourires échangés avec ce peuple montagnard généreux, les valdotains… Après le repas, j’enlève mes chaussures et plonge mes jambes dans l’abreuvoir de la ferme… l’eau glacée me fait un bien fou. Je reste plusieurs minutes ainsi pendant qu’Eric continue de manger. La douleur diminue. La fille de la fermière m’amène avec un grand sourire une serviette pour essuyer mes pieds crasseux avant de remettre mes chaussures… que cette fraicheur fait du bien au cœur, j’ai presque honte de lui salir sa serviette… Je renfile mes chaussures, Eric arrive. Nous repartons d’un pas plus soutenu, cette pause ayant été fort bénéfique. Le chemin est long mais facile pour descendre sur Saint Remy des Bosses. Nous nous faisons la réflexion qu’une route bétonnée à flanc de montagne défigure cette belle vallée (comme la ligne haute tension de la fenêtre de Champorcher traversé quelques jours plus tôt… et qui parait être dans une vie antérieure quand on y repense à ce moment-là). Dommage. En entrant dans le village sur une descente de bitume bien raide, nos pieds sont tellement douloureux qu’Eric et moi la descendons à reculons, ce qui réduit significativement la douleur. Nous éclatons de rire face au ridicule de notre situation.

Nous arrivons en fin d’après-midi au village de Saint Rémy et là une immense surprise nous attends en descendant au cœur du village… il y a au moins 100 personnes du village dans la rue qui nous acclament comme si on était la tête de course… quel accueil ! J’en ai les larmes d’émotion qui me montent aux yeux… Juste derrière nous arrive un habitant du village qui fait la course, tout le monde scande son prénom. Un ami a lui qui a fini très bien classé en 90h vient l’accueillir avec une accolade. Nous discutons un peu. Nous avons pointé vendredi à 19h00 (km 303, 129h de course, 6h de sommeil). Je me prends une délicieuse bière avec de non moins délicieuses pates sous la tente ravito dans la rue. Nous réfléchissons avec Eric, il nous parait bien d’essayer de dormir un peu. Nous sentons que la nuit sera dure et qu’il ne faut pas se presser, nous ne voulons de plus pas arriver à Courmayeur de nuit dans l’anonymat, mais de jour pour profiter de l’arrivée avec la foule présente. La nuit ne va pas tarder à tomber et nous demandons à dormir 1h. On nous guide jusqu’à un bâtiment voisin où une pièce contient une douzaine de lits picots. Je passe aux toilettes avant et recommence à avoir la diarrhée. Je reprends un immodium avant de me coucher… çà va tenir maintenant. Eric s’endort en ronflant bruyamment à mon côté dans la minute. Je suis un peu barbouillé et mettrais du temps à m’endormir. Je pense avoir dormi environ 30m quand le réveil sonne. Il faut repartir, je vais un peu mieux mais c’est pas terrible. Mon œdème est moins douloureux toutefois. Nos frontales transpercent la nuit en quittant le village, nous partons pour la sixième nuit et j’ai peur qu’elle soit rempli d’hallucinations. Nous nous prenons en photo avec Eric pour publier sur Facebook qu’on part à la chasse aux lutins…, on rigole et on a vraiment des têtes de déterrés.

Il ne reste plus qu’une seule difficulté, un seul col et c’est l’écurie. Cette pensée nous regonfle d’énergie et nous relançons la machine pour attaquer cette longue ascension. Il n’y a normalement plus qu’une seule barrière horaire sur le parcours, le village de Merdeux (ça ne s’invente pas) à rallier avant samedi 8h. Nous avançons à nouveau d’un bon pas dans la nuit malgré la douleur et la fatigue. J’ai l’impression à nouveau d’être dans le récit « A marche forcée », la délivrance parait si proche après toutes les épreuves traversées. Mais c’est encore finalement si long… Je re-puise régulièrement de l’énergie dans la cause que j’ai choisi de soutenir, en pensant aux enfants malades. Je veux qu’ils puissent être fiers de moi et pouvoir être un exemple pour eux, pouvoir leur montrer qu’on peut triompher d’obstacles que l’on croit infranchissable. Je pense souvent à Magali qui est loin et qui me manque. Je pense à mes amis qui me soutiennent, à ma famille… tous ces sentiments font un carburant  formidable.

Le sommeil nous rattrape et Eric commence à nouveau à tituber, cette nuit est nettement moins froide que la précédente et malgré la fatigue, en étant bien couverts on n’a pas trop froid. Il me propose qu’on fasse une micro sieste de 5 minutes sur le bord du chemin en mettant le réveil. On s’allonge et l’on sombre tous les deux. Le réveil nous rouvre les yeux, nous repartons avec le cerveau en meilleur état. Juste en repartant, nous rattrapons Tony et Christian qui venait de nous doubler endormis. Nous sommes content de discuter, cela nous tient éveillés. Nous devrions avoir déjà atteint le hameau de merdeux depuis un moment selon l’altimètre… bizarre, nous continuons tout de même notre ascension en entamant un concours de blagues, ça nous divertit. A l’unanimité du groupe, les miennes sont les plus pourries… victoire ah ah !

Nous n’avons pas trouvé le village de Merdeux et nous arrivons à un bâtiment sans aucune lumière. La porte d’une étable est ouverte et j’aperçois des vaches dans la lumière de la frontale. J’explore un peu les alentours pour être sûr de ne pas rater un point de badgage. Je trouve un panneau sur la ferme qui précise le nom du lieu-dit « Tsa Merdeux », mais pas âme qui y vive (enfin en supposant que les vaches n’ont pas d’âme bien sûr, mais c’est un autre débat…). Nous repartons et la douleur sur les dessous de pieds devient dure à soutenir.

Un peu plus haut, c’est un véritable phare dans la nuit qui nous indique que le refuge n’est plus très loin. En effet, bien que nous n’ayons jamais trouvé le pointage de Merdeux, c’est bien le refuge Frassati (km 311) que l’on atteint. Un immense refuge de plus d’une centaine de place. Nous prenons un petit casse-croute encore. Je me sens très faible et fatigué, je propose de dormir 2h, Eric propose de dormir 1h, Tony et Christian propose de dormir 30m et parviennent à convaincre Eric que c’est vachement mieux… ils essayent avec moi mais je suis complètement étanche à leur argumentaire fumeux. Bon Eric veut qu’on reparte avec eux, du coup je cède non sans ronchonner un bon coup et de dire que ça serait mieux de prendre des forces et qu’on n’est pas à une heure près…

Je ferme les yeux instantanément et le réveil sonne en suivant, une demi-heure de sommeil en plus. Je vais mieux, mais c’est pas terrible quand même. Eric me dit que la douleur de ses pieds devenant insoutenable, il prend un doliprane. Je choisis de faire pareil. On repart donc à l’assaut du col de Malatra dans la nuit. Le chemin est bien tracé et avec pas trop de pierres, du coup je décide d’éteindre ma frontale pour profiter de cette presque pleine lune et ce ciel rempli d’étoiles avec là encore la voie lactée parfaitement visible. La douleur aux pieds n’est presque plus perceptible, ça me promet au moins 3-4 heures sans souffrir. Je ne rallume ma frontale que pour les 200 derniers mètres de D+, beaucoup plus rocheux et techniques. Un bon pierrier avec une bonne partie à monter en tirant sur une corde fixe. Nous arrivons donc tous les quatre samedi vers 3h du matin au Col de Malatra (2936m, km 315) dernier des 25 cols à plus de 2000m à escalader, dernière difficulté du parcours.  2 bénévoles sont là, le bas du corps dans leur duvet grand froid, ils nous félicitent en italien. Pour une raison inconnue, je commence à leur parler en espagnol et nous entamons avec l’un d’un une petite conversation de quelques phrases ou il parle en italien et moi en espagnol et le plus bizarre, c’est qu’on se comprend… Nous traversons le col et portons notre regard vers l’obscurité côté Val Ferret, il y a un côté incroyablement grisant de savourer en suspendant le temps ces quelques seconde où l’on bascule… où l’on attaque la dernière descente. Celle qui va nous mener dans quelques heures maintenant dans les rues de Courmayeur. Nous avons rendez-vous avec le destin… et nous attaquons la descente sur un bon rythme de marche.

Je trouve le rythme de descente soutenu même si je le suis sans problème. De temps en temps, l’un d’entre nous décroche de 50 à 100m. Nous l’attendons. Les heures passent et nous ne parlons presque plus. Nous sommes concentrés sur ce qu’il nous reste à faire. La douleur aux pieds revient, mais moins forte

Puis c’est moi qui décroche, ils m’attendent une fois. Je redecroche rapidement, je bute dans les pierres et manquent de m’étaler. Une chape de sommeil en plomb… voire même un truc plus lourd que le plomb si ça existe… m’écrase les épaules. Je m’aperçoit que je marche vouté, les épaules en avant et le dos courbé. Les frontales de mes 3 camarades s’éloignent progressivement. Je m’aperçois que j’ai aussi un fil de bave aux lèvres que je m’enlève d’un revers de manche. Je suis un zombie qui continue d’avancer comme il peut. Je ne veux pas m’arrêter, pas finir tout seul. Une des lampes se détache et m’attend, 2 autres continuent. Je rejoins Eric qui m’a attendu. J’articule péniblement que le sommeil est là, terrible, écrasant. Je suis content qu’Eric m’ait attendu. J’hésite à lui proposer une autre micro-sieste de 5 minutes, mais j’aperçois à ce moment-là les lumières du refuge Bonatti juste en contrebas. OK, je m’accroche, je ferais une micro-sieste là-bas. On arrive au Refuge samedi à 5h29 (km 322, 140h de course, 7h de sommeil) et je m’écroule sur une chaise la tête entre mes bras contre la table pendant que les autres prennent un café. Je ne dors pas mais flotte dans un état second, détaché de mon corps. Eric me conseille de m’allonger sur un banc, ce que je fais peu après… je n’ai là pas encore l’impression de dormir mais je me relève une quinzaine de minutes plus tard mieux. Tony et Christian repartent. Je me commande un café et avale quelques biscuits sucrés. Je me suppose un peu en hypoglycémie. Je prendrais même un gel avant de repartir avec le second café. J’avais prévu plus de 20 gels sur la course et au final je n’en aurai avalé que 3 ou 4, même pas un par jour.

J’ai retrouvé des forces et nous rattaquons le chemin relativement plat qui va nous mener au tout dernier refuge, celui de Bertone. Le jour se lève en nous offrant des vues superbes sur les grandes Jorasses puis le Mont Blanc. Eric souffre de plus en plus des pieds et je dois l’attendre régulièrement. Le dessous des miens est bien douloureux mais visiblement sans commune mesure avec Eric dont les rictus de douleur deviennent de plus en plus fréquent et les descentes à reculons deviennent plus courantes dès que la pente de raidit. Nous reprenons un doliprane.

Je suis content d’être là et impatient d’en terminer, mais en même temps déjà nostalgique de me dire que bientôt cette immersion en montagne prendra fin. Les heures s’écoulent sur notre progression. Les kilomètres passent lentement et enfin à la faveur du contournement d’une épaule, nous apercevons le refuge. Encore quelques minutes de descentes tranquilles et nous voilà samedi à 8h38 à pointer au refuge Bertone (km 328, 142h de course, 7h de sommeil). Nous commençons à être pris d’une euphorie incontrôlable Eric et moi durant ce ravitaillement. Il ne reste que 4 km pour relier Courmayeur que l’on devine un peu déjà. Nous commençons à descendre sur un gros rythme de marche, on se fait doubler par 1 ou 2 concurrents qui courent et naturellement nos douleurs s’évanouissent sous l’effet de l’endorphine (et du doliprane). Nous commençons à trottiner doucement en sautillant entre les rochers de cette descente technique puis courons franchement quand le chemin redeviens plus roulant et que nous atteignons le bitume. Nous reprenons en laissant sur place 3 ou 4 concurrents. On doit courir à 11-12km/h, nos cerveaux sont déconnectés, ne pensent plus à rien. Concentrés uniquement sur le plaisir pur ressenti. Les maisons sont là, le dernier kilomètre. Je préviens Eric que je tiens à passer la ligne d’arrivée en marchant pour en savourer chaque seconde, il acquiesce. Au bout de la rue, on aperçoit l’église de Courmayeur et nous courons toujours follement, il suffira alors de tourner à droite et de remonter la grande rue sur 300-400m…. Je regarde Eric et tout autour de moi. J’essaye de m’imprégner de chaque détail, chaque image, chaque son… les secondes s’écoulent au ralenti, mon cerveau est en sur-régime. C’est le virage à droite. La foule est nombreuse dans la grande rue. Nous sommes côte à côte avec Eric et nous nous regardons comme si nous étions des enfants qui viennent de découvrir un trésor. L’arche d’arrivée grossit devant nous. Une joie intense m’envahit, me grise, me transporte. A 50m de l’arche, nous stoppons, finissant en marchant lentement en savourant chaque pas qui nous sépare de cette arche d’arrivée. Nous la franchissons en levant les bras, main dans la main samedi à 9h41 après 143h41m d’aventure, soit à peine moins que 6 jours et 6 nuits, en ayant dormi seulement environ 7h.

Arrivée main dans la main avec Eric, cet homme que je ne connaissais pas et qui est devenu un ami au gré de cette aventure humaine incroyable….

Le speaker nous interviewe, je suis dans un état second et je ne sais plus trop ce que je réponds. Fabie, la compagne d’Eric est là, très émue elle aussi. Je ne peux m’empêcher de penser à Magali, j’aimerai la serrer contre moi en cet instant.

Nous signons l’affiche d’arrivée comme tous les finishers, c’est un moment très émouvant.

Puis je cherche du regard les scientifiques qui devaient être à mon arrivée pour m’amener en voiture faire les 400m jusqu’à la salle des tests après effort. Je choisis d’y aller à pied. Mais au préalable, je serre fort Eric dans mes bras et le félicite encore une fois « bravo, t’es un géant » le sourire aux lèvres. Il me répond avec le même sourire « toi aussi, tu sais ! ». Nous nous donnons rendez-vous en fin d’aprèm pour boire une bière et manger et je file passer mes tests. Je plaisante en partant avec un clin d’œil à Eric « je vais faire mon petit footing de recup J ».

 

Après-course :

Les scientifiques, qui suivait les passages sur le live pour ceuillir leurs cobayes à l’arrivée, ne s’attendaient pas à ce que je finisse si vite et l’un d’entre eux partait pour me récupérer au moment où j’arrive à la salle. Je bois un peu d’eau et réalise sans trop de mal le protocole prévu. Je discute un peu, puis ils me ramènent à ma voiture.

Je vais me faire masser puis remonte au camping du Val Ferret, me douche, me change et me glisse dans mon duvet. Je n’ai pas sommeil et échange des dizaines de messages SMS et Facebook avec tous ceux qui m’ont suivi.

Puis je sombre dans le sommeil pour les 2h me restant avant le réveil que je mets pour retrouver Eric.

Au réveil, je comate et ai beaucoup de mal à m’extraire du duvet… j’en sors, il est plus l’heure de manger que d’aller boire une bière, mais Eric a eu le même problème que moi. Paolo m’a envoyé un message pour prendre des nouvelles, il a fini vendredi en 128h. Je l’invite à se joindre à nous, ce sera soirée bières pizza à l’appart de location d’Eric. Une soirée sympa mais écourtée vers 22h par le manque de sommeil criant. Je rejoins mon duvet pour une grosse nuit de 11h avant la cérémonie de remise des prix le lendemain.

Je me relève en ayant mal nulle part, chouette. Outre les podiums classiques, chacun des 444 finishers (nous finissons 344 et 345 Eric et moi) sur les 739 partants est appelé nommément à monter sur scène et serrer la main des officiels, ce qui donne une photo sympa de moi montant pied nus sur le podium pour serrer la pince du président de la région du Val d’Aoste et le directeur de course J. On a une belle veste technique noire finisher, on ne peut qu’en être fier. On pose ensuite tous pour la photo avant de profiter d’un brunch offert avec bières artisanales à volonté et assortiment de charcuterie et fromages (pour pas perdre le rythme des ravitos hein ?). Je retrouve Allan bien saoul avec qui on rigole bien. Philippo également fait partie des finishers et cela nous fait très plaisir à Eric et moi.

Après l’euphorie de la fête, je me retrouve seul dans les rues de Courmayeur et je m’allonge sur un bain baigné par le soleil. J’y finis avec beaucoup d’émotion la lecture de ce livre qui ponctue parfaitement l’aventure « Vivre pour se sentir vivant »…

"beaucoup de gens imaginent l'aventure comme quelque chose de dangereux; mais celui qui court le plus de risques aujourd'hui, c'est celui qui attend que la vie le mène, sans se chercher de nouveaux espaces, de nouvelles opportunités, de nouveaux défis, de nouvelles frontières, de nouvelles valeurs." (albert Bosch, extrait de "vivre pour se sentir vivant")

 

Epilogue :

La récupération physique s’est faite en 24h, incroyablement surpris… La récupération du sommeil a pris une semaine avec tous les jours des moments où je m’endormais absolument sur place sans pouvoir lutter malgré de grosses nuits de 8 à 10h.

Pour la récupération mentale, c’est bien plus dur de répondre. L’envie de recourir est revenu vite avec mes premiers footings seulement une semaine après la course et un plaisir instinctivement retrouvé… mais je ne pense pas avoir encore fini de digérer au moment (1 mois après l’arrivée) où je mets ce point final

J’ai vite été aspiré par un tourbillon à continuer les actions de la collecte, de la communication autour de ce que j’avais fait pour promouvoir l’association. Je pense ne pas m’être assez retrouvé seul face à moi-même, prendre le temps de reprendre et me laisser rêver à nouveau.

Car c’est ainsi, j’ai réalisé le rêve après lequel je courrais. J’y ai souffert souvent. J’y ai souri et remercié des centaines et des centaines de fois. J’ai manqué pleurer plusieurs fois en vivant des émotions d’une rare intensité.

J’ai souvent pensé à tous ceux qui me suivaient, à tous ceux que j’aime et aux enfants malades. J’en ai toujours tiré une énergie incroyable… Un merci spécial à Eric qui a partagé tellement de choses avec moi sur cette aventure. J’espère sincèrement que malgré la distance géographique, nous aurons périodiquement l’opportunité de nous retrouver

La boucle sera bouclée le 6 novembre en allant déposer le chèque en personne du résultat de la collecte au nom de l’association. Je leur redirais que pour moi, les rêves c’est ce qu’il y a de plus important.

Enfin ma dernière pensée va à Magali à qui je souhaite simplement dédier cette aventure. Quel que soit l’endroit où les vents nous mèneront, je serais heureux de chaque pas fait à tes côtés…

 

Album photo bonus : https://www.facebook.com/media/set/?set=a.10204101372827275.1073741876.1013736783&type=1&l=fd4edb72b7

Commentaires  

#3 Stéphane Schoumaker 29-10-2014 22:45
Inspirant
#2 Bernard Fleury 19-10-2014 00:38
encore merci fredo pour un de ces recits dont tu as le secret,tu nous fais partager avec simplicite tous ces grands moments d'emotion. chapeau.
#1 Karl Lorient 18-10-2014 13:13
Très beau récit Fredo.Une aventure extraordinaire qui nous emmène dans une dimension spirituelle qui mérite d'être découverte par chacun